Compositions littéraires sur la vie dans les écoles


Christine Proust, Equipe REHSEIS


 


Le mauvais élève
 

La discipline des écoles est rude, et déjà les élèves s’en plaignent. Ce témoignage d’un écolier de Nippur, traduit du sumérien par Samuel Noah Kramer à partir d’une vingtaine de fragments trouvés à Nippur, apporte quantité de détails sur la vie quotidienne à Nippur. Voici quelques extraits d’après la traduction en anglais de Kramer :

(l’écolier parle à son père)

“ Réveille moi tôt le matin,
je ne dois pas être en retard, sinon mon maître me battra. ”
Quand je me suis réveillé le matin,
j’ai vu ma mère et je lui ai dit : “ donne-moi mon déjeuner, je veux aller à l’école ”.
Ma mère m’a donné deux gâteaux et je l’ai laissée.
Ma mère m’a donné deux gâteaux et je suis allé à l’école.
Dans la maison des tablettes, le moniteur m’a dit : “ pourquoi es-tu en retard ? ” J’étais effrayé, mon cœur battait vite.
Je suis entré avant mon maître et j’ai pris ma place.
Mon “ père d’école ” m’a lu ma tablette,
et il a dit : “ la [tablette] est cassée ”, il m’a battu. […]
Le maître qui dirige les études de l’école
a regardé dans la maison et dans la rue pour interpeller quelqu’un […], il m’a battu
Mon “ père d’école ” m’a apporté ma tablette.
Celui qui est responsable de la cour m’a dit : “ écris ”. […]
Celui qui est responsable de [la surveillance] m’a dit : “ pourquoi as-tu parlé quand je n’étais pas là ? ”, il m’a battu.
Celui qui est responsable de [l’écriture] m’a dit : “ pourquoi n’as-tu pas tenu la tête droite quand je n’étais pas là ? ”, il m’a battu.
Celui qui est responsable du dessin m’adit : “ pourquoi t’es-tu levé quand je n’étais pas là ? ”, il m’a battu.
Celui qui est responsable de la porte m’a dit : “ pourquoi es-tu sorti quand je n’étais pas là ? ”, il m’a battu.
Celui qui est responsable de […] m’a dit : “ pourquoi as-tu pris […] quand je n’étais pas là ? ”, il m’a battu.
Celui qui est responsable du sumérien m’a dit : “ tu as bavardé ”, il m’a battu.
Mon maître m’a dit : “ ta main n’est pas correcte ”, il m’a battu.
J’ai négligé l’art du scribe, j’ai abandonné l’art du scribe. […]
Le père a prêté une grande attention à ce qu’a dit l’écolier.
On est allé chercher le maître à l’école.
Quand il est entré dans la maison, on l’a assis à la place d’honneur.
L’écolier a pris place en face de lui. […]
Le père a servi au maître […]un bon vin de datte,
il a fait couler de la bonne huile […] comme de l’eau,
il l’a habillé d’un nouveau vêtement, il lui a fait un cadeau, il lui a mis un ruban autour de sa main.
Le maître, de bon cœur, a fait un discours :
“ Jeune homme, puisque tu n’as pas négligé mes paroles, que tu ne les a pas ignorées,
puisses-tu atteindre les sommets de l’art du scribe, le terminer complètement.
Parce que tu m’as donné ce que tu n’étais pas obligé de me donner,
que tu m’as donné un cadeau en plus de mon salaire, que tu m’as manifesté un grand respect,
puisse Nisaba, la reine des déesses gardiennes, être ta divinité protectrice, qu’elle te donne sa faveur pour ta méthode de lecture,
qu’elle éloigne tous les démons de tes copies à la main. […]
Jeune homme, tu as un père, je suis un second père pour toi. […]
Tu as réussi tes études, tu es devenu un homme d’étude.
Nisaba, la reine de l’étude, tu as élevé [le savoir de ce jeune homme].

O Nisaba, louange à toi !

Et voilà comment, moyennant des égards envers le professeur, le cancre devient un futur érudit, un protégé de Nisaba. C’est ce que Samuel Noah Kramer appelle “ le premier exemple de lèche ”…

Bibliographie:

Samuel Noah Kramer (1949), Schooldays : a sumerian composition relating to the education of a scribe, University Museum, Philadelphie.

Samuel Noah Kramer (1986), L'histoire commence à Sumer, Arthaud.

 Le bon élève

Le grand sumérologue Miguel Civil a reconstitué un récit d’écolier à partir de plusieurs fragments et tablettes (11 trouvés à Nippur, 1 à Ur et un fragment d’origine inconnue). Le texte est écrit en sumérien : dans la rédaction de ce dialogue, l’écolier s’exerce à manier le sumérien qui n’est pas sa langue maternelle. Le dialogue oppose deux écoliers qui vantent leurs talents scolaires en échangeant des tirades d'insultes. Dans le premier quart du texte, dont voici quelques extraits, l’écolier décrit l’apprentissage de la langue et de l’écriture.

Si tu es un écolier,
connais-tu le sumérien ?
Oui, je peux parler le sumérien.
Tu es si jeune, comment peux-tu t’exprimer si bien ?
J’ai écouté maintes fois les explications du maître. […]
J’ai récité et écrit
les mots sumériens et akkadien, depuis a-a me-me jusqu’à […]
J’ai écrit les lignes (de la liste de noms propres) […],
même les formes désuètes.
Je peux montrer les signes […]
Je peux donner 600 lignes avec […]
Le bilan des jours que je passe à l’école est le suivant :
mes jours de vacance sont 3 par mois ;
les différentes fêtes sont 3 jours par mois ;
avec ça, ce sont 24 jours par mois
que je passe à l’école. Le temps n’est pas long. […]
Désormais, je peux m’appliquer aux tablettes, aux multiplications et aux bilans,
à l’art de l’écriture, au placement des lignes, à éviter les coupures. […]
J’ai de la facilité pour tout.
Mon maître montre un signe,
j’en ajoute plus d’un de mémoire.
Après avoir été à l’école aussi longtemps que prévu,
je suis à la hauteur du sumérien, de l’art de l’écriture, de la lecture des tablettes, du calcul des bilans.
Je peux parler sumérien ! […]
Je peux écrire des tablettes :
la tablette des capacités de 1 à 600 gur d’orge ;
la tablette des poids de 1 sicle à 20 mines d’argent ;
les contrats de mariage ;
les contrats de société […] ;
la vente de maisons, de champs, d’esclaves ;
les contrats de culture des palmeraies ;
même les contrats d’adoption, je sais écrire tout cela. […]
Nous hurlerons insulte pour insulte,
nous échangerons des imprécations…

Bibliographie:

Civil, Miguel (1985), Sur les "livres d'écoliers" à l'époque paléo-babylonienne, dans J.-M. Durand & J.-R. Kupper (éd.), Miscellanea Babylonica, Mélanges offerts à M. Birot, Paris, p. 67-78.