Mathématiciens élus politiques : quelques exemples | J.-B. Hiriart-Urruty

Mathématiciens élus politiques :
quelques exemples

 J.-B. Hiriart-Urruty


Jean-Baptiste Hiriart-Urruty, université Paul Sabatier de Toulouse

http://www.math.univ-toulouse.fr/~jbhu/


« Les mathématiciens ne s’intéressent qu’à ce qu’ils font », « les ‘’matheux‘’ ne savent rien faire et ne font rien d’autre que des maths », « ils sont ‘’bunkerisés’’ dans leur tour d’ivoire les profs de maths » … , autant d’appréciations acides que l’on entend parfois à propos des mathématiciens… Et pourtant, comme d’autres citoyens, ils participent à la vie publique et même politique, parfois à un haut niveau, comme cette note essaie de le montrer. Je ne parle pas de présidents d’établissements universitaires ou d’écoles d’ingénieurs, de conseillers ministériels éphémères, ou de conseillers municipaux, voire de maires de petites et moyennes villes… , où les collègues sont bien présents, mais de postes de plus haut niveau politique comme élus : maires de villes importantes, conseillers départementaux[1], députés, sénateurs, ou nommés comme secrétaires d’état ou ministres. J’ai recensé ici quelques cas sous forme de « vignettes », comme dans notre précédente publication sur les mathématiciens dans le patrimoine régional du « Grand Sud-Ouest » (voir [5]), et si votre réaction de lecteur est : « Oui mais il a oublié tel ou tel cas », ceci est une invite à compléter la liste par votre contribution.

Nous connaissons tous des engagements publics de mathématiciens, avec des prises de position proéminentes (par exemple Henri Cartan[2], Laurent Schwartz, Alexandre Grothendieck,…) ; certains ont même payé de leur vie cet engagement (Maurice Audin (1932-1957), Mehdi Ben Barka (1920-1965), Ibni Oumar Saleh (1949-2008)).

Notre présentation ici est faite dans un cadre bien délimité que nous explicitons par les deux points ci-dessous :

Le spectre des cas envisageables est très étendu. Habituellement, c’est un mathématicien qui, après avoir exercé un certain temps (comme professeur, enseignant-chercheur), embrasse une carrière politique, et ne revient plus aux mathématiques. Ce n’est pas toujours le cas, il y a eu des hommes politiques, maires de grandes villes par exemple, qui à un moment donné ont abandonné tout mandat d’élu et sont revenus simples professeurs.

Notre palette embrasse des situations très variées. Nous commençons par la France et sa partie « Grand Sud-Ouest », parcourons quelques pays d’Europe (Italie, Pologne, Allemagne, Espagne, Portugal), puis les Antilles, l’Afrique et le Moyen-Orient, l’Amérique latine… et terminons « en roue libre » avec quelques noms d’hommes politiques qui, s’ils ne peuvent être qualifiés de mathématiciens (au sens indiqué plus haut), ont eu une formation initiale en mathématiques, au moins jusqu’au niveau Licence compris.

En France, en partant de son « Grand Sud-Ouest »

Commençons par quelques grands Analystes français.

En automne 2017, alors que je donnais une conférence sur la première guerre mondiale (1914-1918) (commémoration de ces dernières années oblige !), je posais à la cantonade la question suivante : « Qui, en l’automne 1917, était en France ministre de la Guerre ? » Imaginez l’importance et la responsabilité d’un tel poste à une telle période ! Personne dans l‘auditoire ne répondit, sauf un collègue étranger… La réponse était Paul Painlevé. Paul Painlevé est surtout connu comme homme politique, c’est pour cela qu’il y des rues en France portant son nom, mais c’est avant tout un mathématicien.  Voici un extrait de l’introduction de l’article d’A.-L. Anizan, « Paul Painlevé et la guerre », référencé en [1]. En 1910, à 47 ans, Painlevé débute une seconde carrière, politique cette fois. Député sans interruption de 1910 à sa mort en 1933, il est quatorze fois ministre et trois fois président du Conseil. Dès son élection à la Chambre, le mathématicien se spécialise dans les questions militaires. Il est nommé dans les commissions parlementaires traitant des questions militaires et, douze fois sur quatorze, il est ministre de la Guerre ou de l’Air, en commençant en 1917 et pour finir en 1932.

Un des « copains » de Painlevé était Emile Borel. Celui-ci est connu à Saint-Affrique (Aveyron) et ailleurs comme homme politique (il fut ministre de la Marine dans le deuxième gouvernement Painlevé en 1925), mais pour nous il est d’abord et avant tout le grand mathématicien dont le nom et des résultats sont connus de tout étudiant en mathématiques. Nous avons écrit dans notre article référencé en [4] quelques lignes sur E. Borel et les mathématiciens du Rouergue (= département de l’Aveyron à peu de choses près). Nous en reprenons ici quelques phrases. Il n’est pas question de retracer à nouveau la vie scientifique d’Emile Borel, abondamment traitée par ailleurs, mais d’évoquer plutôt la vie politique qui fut la sienne quand il eut atteint la cinquantaine.

C’est déjà à 53 ans (en 1924) que Borel est élu député de l’Aveyron ; il le restera pendant trois mandats (12 ans), il renoncera à se présenter à 65 ans à un quatrième mandat, estimant « quil avait passé l’âge des travaux parlementaires consciencieux ... ». Lors des campagnes électorales en terre rouergate, Borel eut à participer aux tournées et grandes réunions publiques, endurant de durs affrontements avec la droite traditionnelle conservatrice ; Borel défendait les couleurs du Parti Radical Socialiste (Cartel des gauches), et il avait eu dès sa première tentative à affronter le général De Castelnau, grande figure locale (de la première guerre mondiale) dont la statue équestre trône toujours sur les allées de Saint-Affrique, qui se présentait à droite « avec tout le poids des artisans de la Victoire et pour la paix par les armes » ; la première élection fut gagnée par une poignée de voix. On imagine la vie multi-facettes du député Borel, ses déplacements entre Paris et Saint-Affrique (en train), tenu d’assurer ses cours à la Sorbonne, les permanences locales d’élu, et participant activement aux séances et aux commissions de la Chambre des députés. En 1925, il est pendant six mois ministre de la Marine. Mais son enracinement local sera conforté un peu plus tard puisqu’il ajoutera les fonctions de maire et de conseiller général. En 1929, Borel est élu maire de Saint-Affrique ; il le restera jusqu’en 1941 (coupure de la guerre) avant de reprendre cette fonction de 1945 à 1947 (soit pendant 14 ans au total). Durant à peu près la même période, Borel sera conseiller général du canton de Cornus (toujours en Aveyron, Borel y possédait la propriété de son père) : de 1929 à 1941, puis de 1945 à 1951 (soit pendant 18 ans au total). Borel écrivait beaucoup, on le sait, y compris pour ses concitoyens du Rouergue, via le journal intitulé Le progrès Saint-Affricain. Après avoir été un outil de propagande politique pour les élections, ce journal restera pour lui un support de communication important ; jusqu’ à la fin de sa vie, il y écrivit régulièrement pour informer, éduquer, conseiller ses lecteurs. Cette dualité vie locale - vie nationale semblait convenir à Borel qui confiait ceci :

« Ce qui me plaît, cest de déjeuner le dimanche chez le père Rigaud à Broquiès (le maire du coin) en buvant son petit vin et le lendemain daller causer avec le président Doumergue à lElysée ».

Cet impact local est encore visible de nos jours, ne serait-ce que par les réalisations qu’il fit mener à bien lors de ses mandats.

Mais dans la famille des Analystes, c’est sans doute la carrière politique d’Arnaud Denjoy (1884-1974) qui est la plus méconnue. D’abord conseiller municipal de la ville de Montpellier, ce gersois bon teint fut conseiller général du canton de Saramon (près d’Auch) de 1925 à 1940 sous l’étiquette radicale-socialiste. On peut essayer de s’imaginer cet analyste des plus théoriciens en train de discuter le bout de gras avec les autres élus afin obtenir des subventions du département du Gers pour l’électrification ou des travaux d’adduction d’eau dans son canton… Les articles publiés dans la presse locale à l’occasion de son décès en 1974 évoquent à la fois sa brillante carrière et son enracinement dans le Gers : « Mathématicien brillant et gascon de vieille souche », « Arnaud Denjoy, mathématicien de renommée mondiale, n’avait pas oublié la Gascogne » (journal Sud-Ouest du 24 janvier 1974). Voici un extrait de cette dernière publication : Les gens qui l’ont bien connu se souviennent d’un homme affable, très gentil, un peu rêveur : « On aurait dit qu’il calculait tout le temps » affirmait notamment M. Rey ancien maire de Saramon. Par ailleurs, A. Denjoy a mené à bien une importante œuvre littéraire, mais je ne la connais pas et ne puis donc apprécier. D’ailleurs, c’était un élève très doué pour les lettres à qui son professeur de rhétorique (dans une classe de lycée correspondant à l’actuelle Première) avait donné le conseil suivant :

« Ne faites pas de mathématiques…, vous pouvez devenir quelqu’un ».

 

Jules Cels (ou Cels-Couybes) (1865-1938). Né à Figeac (Lot), il est élevé par son beau-père, employé à la gare d’Agen. Déjà très bon au lycée, J. Cels continue, grâce à l’octroi de bourses, par de brillantes études en mathématiques : il passe l’agrégation de mathématiques (reçu 1er à ce concours) et soutient une thèse à Paris, sur les équations différentielles (sa thèse est publiée en 1891 dans les Annales Scientifiques de l’ENS). Il fait carrière à l’Inspection générale. Sur le plan de l’activité politique, on peut dire que J. Cels fut un « cumulard » : conseiller général, député du Lot-et-Garonne (sur plusieurs mandats), maire de la ville d’Agen (1919-1922), et enfin sous-secrétaire d’État à la Marine (1917-1918), aux Travaux publics et aux Transports (1918-1920).

Raymond Badiou (1905-1996), père d’Alain Badiou (philosophe contemporain, qui a publié en 2015, avec Gilles Haéri, un livre intitulé Éloge des mathématiques) fut un professeur agrégé de mathématiques, notamment au lycée du centre-ville de Toulouse (ce lycée prendra le nom de Fermat en 1957 grâce à son soutien). Résistant, il fait partie du Comité départemental de la Haute-Garonne ; il devient maire de la ville de Toulouse en 1945 et le restera jusqu’à 1958. De 1946 à 1951, Badiou fut également élu député de la Haute-Garonne. R. Badiou démissionne en 1958 du parti politique dénommé SFIO en raison des positions de ce parti sur la guerre d’Algérie et son ralliement au général de Gaulle ; il abandonne alors tous ses mandats électoraux dont celui de maire de Toulouse. Il reprend son activité de professeur de mathématiques au lycée Fermat de Toulouse.

Plus près de nous, Yves Cochet (1946-) est un homme politique français formé aux mathématiques. Après des études de mathématiques, Y. Cochet devient enseignant-chercheur à l’INSA de Rennes en 1969. En 1971, ayant travaillé sous la direction de Maurice Nivat, il soutient une thèse de mathématiques, intitulée « Sur l’algébricité des classes de certaines congruences définies sur le monoïde libre ». Je me souviens qu’évoquant cela quelques années plus tard, Le Canard Enchaîné, trouvait le sujet… « désopilant ». Il fut député à l’assemblée nationale à plusieurs reprises (élu d’une circonscription en Bretagne puis en région parisienne), et surtout ministre de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement en 2001-2002.

Encore plus près de nous, signalons : Bertrand Monthubert (1970-), professeur de mathématiques à l’université Paul Sabatier de Toulouse, qui fut député suppléant et qui est depuis 2015 Conseiller régional de la région Occitanie ; Cédric Villani (1973-), professeur de mathématiques à l’université Claude Bernard de Lyon (et Médaille Fields en 2010), élu député en 2017.

Dans quelques pays d’Europe (Italie, Pologne, Allemagne, Espagne, Portugal)

Si la période du Risorgimento fut propice aux engagements politiques de mathématiciens, avec Betti, Brioschi, Tardy, Cremona…, elle n’entre pas pour autant dans la fenêtre temporelle que nous avons choisi de considérer. Dans cet espace, c’est incontestablement le nom de Volterra qui ressort.

Vito Volterra (1860-1940) est un fameux mathématicien italien, l’un des pères de l’analyse fonctionnelle, il a d’ailleurs plusieurs résultats de mathématiques qui portent son nom. Mais Volterra fut aussi nommé sénateur du royaume d’Italie en 1905 ; cette fonction lui donnait un statut officiel et une réelle influence dans la direction des affaires. En 1922, il rejoint l’opposition au régime fasciste de Mussolini. En 1931, il refusa de signer un serment d’allégeance au régime de Mussolini, ce qui lui valut de perdre son poste et toutes ses charges académiques. Seuls 12 professeurs italiens eurent le courage de ne pas signer ce serment d’allégeance… Vito Volterra dut s’exiler et ne revint en Italie que peu de temps avant sa mort. Dans une lettre envoyée en 1930, Volterra souligne la permanence des mathématiques, comparées aux régimes politiques : 

« Les empires meurent, mais les théorèmes d’Euclide gardent leur jeunesse pour toujours ».

 

Kasimierz Bartel (1882-1941) est un mathématicien polonais qui fut ministre des Chemins de fer (1919-1920) et Premier Ministre de Pologne trois fois entre 1926 et 1930. Diplômé de l’École Polytechnique de Lwów (Lviv aujourd’hui en Ukraine), il devient assistant en géométrie descriptive, puis professeur en 1914. En 1930, il abandonne la politique et redevient professeur de mathématiques à l’université ; la même année il est élu président de la Société Polonaise de Mathématiques. En 1937, il est nommé sénateur de Pologne et le demeure jusqu’au déclenchement de la deuxième guerre mondiale. Après l’invasion de la Pologne par l’Union Soviétique, il continue de donner ses cours à l’École Polytechnique de Lwów. Arrêté et emprisonné par la Gestapo en 1941, il est exécuté en 1941, peu après le massacre de ses collègues de l’université.

Des mathématiciens allemands ont eu, hélas, un rôle actif et même un mandat électif du côté nazi. Parmi ceux-là, Theodor Vahlen (1869-1945) qui fut en 1924 député au Reichstag pour le parti national-socialiste de la liberté (Nationalsozialistische Freiheitspartei) et premier des Gauleiters du NSDAP (parti nazi) en Poméranie.

Reinhard Höppner (1948-2014) est un homme politique allemand membre du Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD). Il est élu député au Landtag de Saxe-Anhalt lors des premières élections libres de 1990, et prend la présidence du groupe SPD, devenant le chef de l'opposition (dite) jaune-noire au pouvoir. Aux régionales de 1994, il est battu de peu par la CDU mais le bon résultat des autres partis de gauche lui permet de former une coalition (dite) rouge-verte tolérée par le PDS et d'être investi ministre-président. Il améliore son score aux élections de 1998, tout en perdant ses alliés écologistes, et conserve la direction du Land Saxe-Anhalt, étant alors le premier à effectuer deux mandats. En 2002, son résultat s'effondre et le SPD n'est plus que la troisième force politique régionale. Ayant cédé sa place à Wolfgang Böhmer peu après, il se retire de la vie politique en 2006.

Sa vie mathématique. Ayant participé en 1966 aux Olympiades internationales de mathématiques, il passe son Abitur à Elsterwerda, une petite ville du district de Cottbus, en 1967. Il s'inscrit alors à l'université technique de Dresde, où il étudie les mathématiques pendant quatre ans. À la fin de son cursus, en 1971, il est recruté par Akademie Verlag à Berlin, une maison d'édition qui publie les travaux de l'Académie des sciences de la RDA. D'abord lecteur, il passe ensuite chef du département de la littérature mathématique. En 1976, il obtient son doctorat à l'université de Dresde.

Johanna Wanka (1951-), née Müller à Großtreben-Zwethau, en Allemagne de l'Est, est une femme politique allemande membre de l'Union Chrétienne-Démocrate d'Allemagne (CDU), ministre fédérale de l'Éducation et de la Recherche de 2013 à 2018. Après avoir mené une carrière de chercheuse dans le domaine des mathématiques (ponctuée par un doctorat en 1980), elle devient, en 2000, ministre de la Science du Land de Brandebourg. Ayant rejoint, en 2001, la CDU, elle est nommée, en 2008, vice-ministre-présidente du gouvernement régional, tout en étant élue à la direction du parti dans le Land. Après les élections régionales de 2009, elle prend la tête de l'opposition au Landtag. Toutefois, elle quitte le territoire et toutes ses fonctions en 2010, à la suite de son entrée au gouvernement du Land de Basse-Saxe, en tant que ministre de la Science. En 2013, à quelques mois des élections fédérales, elle est choisie comme nouvelle ministre fédérale de l'Éducation.

Son mari, Gert Wanka, est également mathématicien ; nous le croisons parfois dans les congrès (sa thématique de recherche : l’optimisation vectorielle).

Certaines législatures en Espagne ont connu plusieurs députés mathématiciens ; un travail (référencé en [6]), organisé par les collègues espagnols à l’occasion de l’année mondiale des mathématiques en 2000, les répertorie en détail, période après période. Nous présentons ici un échantillon de trois cas, représentatif de la période 1977-1999.

José Félix Sáenz Lorenzo (1946-2011). Ce mathématicien et homme politique espagnol fut Professeur de mathématiques appliquées à l’université de Saragosse et député pendant plusieurs législatures.

Vicente Alberto Alvarez Areces (1943-). Maire de Gijón entre 1987 et 1999 ; président de la principauté des Asturies jusqu’en juillet 2011 ; sénateur quelques mois plus tard. Il fut Professeur de statistiques à l’université d’Oviedo.

Antonio Martinón Cejas (1950-). Professeur d’Analyse mathématique à l’université de La Laguna (Iles Canaries) en 1991. Recteur de cette même université depuis 2015. Il fut député du PSOE (Parti Socialiste Ouvrier Espagnol) pendant deux législatures.

Nuno Crato (1962-) est un professeur d’université, mathématicien appliqué et économiste. Docteur en mathématiques appliquées de l’université de Delaware, il a passé plusieurs années aux États-Unis. De retour au Portugal, il fut à l’Université Technique de Lisbonne ; ses recherches portent sur les modèles stochastiques et les séries temporelles. De 2011 à 2015, Nuno Crato fut Ministre de l’Éducation et de la Science. Affilié à aucun parti, il est retourné à l’université de Lisbonne après ses années au gouvernement.

Antilles, Afrique, Moyen-Orient… et un peu au-delà

On ne s’étonnera pas de trouver l’influence française, au travers de ses formations avancées en mathématiques, sur des ressortissants des pays francophones des Antilles ou d’Afrique noire, avant que ceux-ci n’embrassent une carrière politique. Plusieurs cas ci-dessous, mais pas tous, relèvent de ce schéma.

Lucien Hibbert est un mathématicien et homme politique haïtien né en 1899. Il fut ministre des Finances et ministre des Affaires étrangères de son pays entre 1932 et 1935, puis de nouveau ministre des Finances en 1953-1954. Il étudie et soutient une thèse de mathématiques en 1937 auprès de la Faculté des Sciences de Paris. Son travail est publié en 1938 dans le Bulletin de la Société Mathématique de France sous le titre « Univalence et automorphie pour les polynômes et les fonctions entières ». En page de garde de son manuscrit de thèse figure bien la mention « L. Hibbert, Ancien Ministre de… ». Lucien Hibbert est probablement le premier docteur en mathématiques haïtien.

Keith Claudius Mitchell (1946-) fut Premier Ministre de la Grenade (dans les Antilles) de 1995 à 2008, puis l’est de nouveau depuis 2013. K.C. Mitchell a obtenu un Master de mathématiques à l’université de Howard (Washington) puis, en 1979, un doctorat de mathématiques et statistiques à l’American University (université privée du Discrict of Columbia, Etats-Unis). Il a enseigné les mathématiques à l’université Howard de 1977 à 1983.

Ismail al-Azhari (1900-1969), homme politique soudanais formé aux mathématiques.

Après des études de mathématiques à Khartoum College et American University of Beirut en 1930, il devient enseignant de mathématiques. Premier ministre du Soudan de 1954 à 1956, président du Soudan de 1965 à 1969.

Ibni Oumar Saleh (1949-2008) est un universitaire et homme politique tchadien. Après des études supérieures de mathématiques à Orléans, il devient en 1978 docteur de cette université. Ensuite, il a été chercheur et professeur de mathématiques à l’université de Ndjamena. Sur le plan politique, il a été ministre, notamment de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. Personnalité de l’opposition politique dans son pays, Ibni Oumar Saleh a été enlevé à son domicile, par les soldats de l’armée tchadienne ; il est porté disparu depuis. Peu d’information significative est disponible sur son sort, malgré les efforts d’hommes politiques, de collègues ou d’organisations. En 2009, les sociétés savantes françaises SMF, SMAI et SFdS ont créé un prix à sa mémoire, décerné désormais tous les deux ans ; il est attribué à un(e) jeune mathématicien(ne) d’Afrique Centrale ou de l’Ouest. Il peut servir à financer un séjour scientifique de quelques mois.

Mary Teuw Niane (1954-) est ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche du Sénégal depuis 2012.  Il a été enseignant-chercheur de mathématiques avant d’embrasser, sur le tard, une carrière politique. Il a été formé en bonne partie en France, a suivi le cursus d’une école d’ingénieurs de Toulouse (l’ENSEEIHT) et même celui d’une licence et d’une maîtrise de mathématiques à l’université Paul Sabatier de Toulouse. Sa thèse de doctorat donne le ton de sa spécialité de recherche en mathématiques : Équations aux dérivées partielles et contrôle des systèmes distribués. M.T. Niane est très présent dans les médias africains, il y défend la formation scientifique, notamment mathématique. Des journaux sénégalais parlent de lui comme du « mathématicien du conseil des ministres ».

Faustin-Archange Touadéra (1957-) est un mathématicien, Premier ministre (entre 2008 et 2013) puis Président de la République centrafricaine (depuis 2016). Il est titulaire de deux doctorats de mathématiques obtenus en 1986 à l’université de Lille I et en 2004 à l’université de Yaoundé. Sa carrière universitaire a démarré en 1987 comme professeur assistant de mathématiques à l’université de Bangui. Son thème favori dans les travaux de recherche : Les systèmes hyperboliques non linéaires.

Georges Saitoti (1945-2012), plusieurs fois ministre et vice-président du Kenya, avait obtenu en 1972 un doctorat de mathématiques (spécialité Topologie algébrique) à l’université de Warwick (Grande-Bretagne). Il fut directeur du département de mathématiques de l’université de Nairobi, pionnier dans la création de l’African Mathematical Union (dont il fut le vice-président de 1976 à 1979).

Ahmed Chalabi (1944-2015) est un homme politique irakien, professeur de mathématiques ayant étudié à l’université de Chicago et au Massachusetts Institute of Technology (où il obtient sa licence). Sa thèse de Ph.D. est soutenue à l’université de Chicago en 1969, et porte sur la théorie des nœuds. Il publiera aussi quelques papiers sur l’algèbre abstraite entre 1973 et 1980.

Ahmed Chalabi fut ministre du Pétrole par intérim puis vice-Premier ministre de 2005 à 2006.

Muhammad Abdel Hamid Baydoun (1952-). Homme politique et mathématicien libanais. Titulaire d’un doctorat de mathématiques de l’université Claude Bernard de Lyon. Professeur de mathématiques à Lebanese University de Beyrouth de 1976 à 1988. Député et ministre jusqu’en 2005.

Alexander Lubotzky (1956-). Mathématicien israélien qui a exercé des fonctions politiques ; il fut membre de la Knesset de 1996 à 1999, au sein de laquelle il a siégé dans des commissions importantes. Il est revenu aux affaires mathématiques, est actuellement Professeur de mathématiques à Hebrew University de Jérusalem.

Taj Haider (1942-), homme politique pakistanais formé aux mathématiques. Après un master en mathématiques en 1965, Haider a été enseignant en collège puis à l’université de Karachi (domaines : Equations différentielles, Fonctions de plusieurs variables).

Amérique latine

Alberto Fujimori (1938-) est un homme d’état péruvien d’origine japonaise. Après avoir obtenu un Master de mathématiques auprès de l’université de Wisconsin (Milwaukee, Etats-Unis), il a été professeur de mathématiques (à l’université agraire de la Molina à Lima en 1969-1970) avant d’embrasser une carrière politique. Fujimori a été Président de la République du Pérou de 1990 à 2000.

Sergio Fajardo (1956-) est un homme politique et mathématicien colombien. Il a obtenu un doctorat de mathématiques à l’université de Wisconsin-Madison (États-Unis) en 1984 (Titre : Contributions to the Model Theory of Probability Logics). Élu maire de Medellin (la deuxième plus grande ville de Colombie) en 2003, il le restera jusqu’en 2007. Gouverneur de la province de Antioquia de 2012 à 2016. Il fut aussi professeur de mathématiques à l’université de Los Andes (à Bogota). On en reparlé de ce personnage lors des élections présidentielles de Colombie au printemps 2018, car il figurait parmi les principaux candidats du premier tour (le 27 mai, il a obtenu 23,73% des suffrages, mais est éliminé du second tour).

Tant que nous sommes en Colombie, évoquons Antanas Mockus (1952-), également homme politique et mathématicien colombien. Il est titulaire d’une Licence et d’un Master de mathématiques de l’université de Bourgogne à Dijon en 1972. Élu maire de Bogota, il a fait deux mandats entre 1995 et 2003.

Extensions

Pour terminer, et en vrac, voici quelques noms d’hommes politiques qui, s’ils ne peuvent être qualifiés de mathématiciens (car n’ayant pas exercé, ou peu, comme enseignants ou chercheurs), ont eu une formation en mathématiques, au moins jusqu’au niveau Licence compris.

Eamon de Valera (1882-1975), sans doute « la » figure politique irlandaise la plus importante du XXème siècle. Il fut professeur de mathématiques, après des études de mathématiques à Royal University of Ireland et Trinity College of Dublin. Selon ses professeurs, il y avait manifesté un intérêt soutenu pour les quaternions, introduits par son compatriote le mathématicien Hamilton. L’année 1913 fut une année de bifurcation pour lui puisqu’il n’obtint pas le poste de professeur de mathématiques qu’il convoitait à University College de Cork.  Il se tourna alors définitivement vers la politique, avec la carrière que l’on sait, en devenant notamment président d’Irlande de 1959 à 1973. On peut raisonnablement se demander quelle aurait été la trajectoire de l’Irlande si E. de Valera avait obtenu son poste de professeur de mathématiques, se détournant ainsi de la politique.

Ehud Barak (1942-) est un militaire de haut rang et homme politique israélien. Il fut ministre de la Défense, des Affaires étrangères, et même Premier ministre (1999-2001) de l’Etat d’Israël. Il a eu une formation scientifique marquée par une Licence en Physique et mathématiques de Hebrew University de Jérusalem en 1968.

Sein Win (1944-) est le Premier ministre en exil de la Birmanie. Il a obtenu une licence de mathématiques à l’université de Rangoon en 1965 et un doctorat en sciences à l’université de Hambourg en 1974.


Références

  1. Anne-Laure Anizan, Paul Painlevé et la guerre (1908-1933). Science poliade et défense nationale. In Des mathématiciens et des guerres ; Histoires de confrontations (19e-20e  siècles), CNRS Editions (2013), 37-52.
  2. Daniel Bliss, A mathematician runs for political office. Notices of the American Mathematical Society, page 207 (February 2009).
  3. Antonin Durand, Mathematicians and politics: new research scenarios. Lettera Matematica, Vol. 4 (2017), 161-165.
  4. Jean-Baptiste Hiriart-Urruty et Henri Caussinus, Sarrus, Borel, Deltheil - Le Rouergue et ses mathématiciens. Gazette des Mathématiciens (de la SMF), n° 104, 88-97 (2005).
  5. Jean-Baptiste Hiriart-Urruty, Les mathématiciens dans le patrimoine régional du « Grand Sud-Ouest ». Site CultureMath (2018).
  6. Jornada matemática, livre édité à l’occasion d’un congrès pour marquer l’année mondiale des mathématiques en 2000.

Remerciements.

Je remercie les collègues qui, sollicité-e-s sur le sujet, ont réagi rapidement en me fournissant des pistes de recherche, des références et une aide à la traduction. Parmi celles ou ceux-là : Miguel Angel Goberna (Alicante), Martin Grötschel (Berlin), Giuseppe Buttazzo (Pise), Danielle Couty (Tarbes), R. Mansuy (Paris).


Notes.

[1] Jusqu’en 2013, une fonction élective équivalente était celle de conseiller général.

[2] Européen convaincu, H. Cartan (1904-2008), présida de 1974 à 1985 le Mouvement Fédéraliste Européen.  En 1984, il fut, en France, à la tête d’une liste de candidats au parlement Européen, liste intitulée « Pour les Etats-Unis d’Europe ». Sans vrais soutiens politiques ni financiers, cette liste ne recueillit que 0,4% des suffrages exprimés.