Novembre 2018

Paroles olympiennes...

Cécile Gachet & Alexandra Vinogradova(٭)

egmo 2018

Les olympiades mathématiques européennes à Florence au printemps 2018

Irina

Irina Lanskikh (Russie) aux olympiades mathématiques européennes


Suite à notre article sur les Olympiades Mathématiques Européennes pour les Filles (EGMO), nous avons interviewé deux participantes : Anna Luchnikov (15 ans, France) et Irina Lanskikh (18 ans, Russie). Deux filles de talent qui nous racontent ici leur parcours, les difficultés qu’elles ont rencontrées ainsi que les secrets de leur préparation.

Quand avez-vous commencé à faire des mathématiques en dehors de l’école ?

Anna : En 5ème, mon prof de maths a commencé à me donner des exercices supplémentaires pour m’occuper pendant ses cours. Je travaillais aussi sur des problèmes du manuel russe de géométrie de Pogorelov1, car mes parents pensaient que le programme français ne mettait pas assez l’accent sur le raisonnement logique et les démonstrations. Cela ne m’enthousiasmait pas plusque ça : les tentatives de ma mère, passionnée par les mathématiques, m’encourageaient à en faire un peu plus et cela m’agaçait. Malgré les nombreux contre-exemples présents dans ma famille, j’avais une image très stéréotypée du mathématicien, et même du scientifique en général : un savant fou avec des cheveux ébouriffés, de grosses lunettes carrées, sans un gramme de muscle et étranger à toute créativité... En gros, tout ce qui peut se former dans la tête de quelqu’un qui regarde trop de dessins animés.

En 4ème, ma mère m’a inscrite malgré moi au test d’entrée Animath, et j’ai résolu assez de problèmes pour être admise dans la préparation olympique (sûrement grâce à l’expérience que j’avais acquise en lisant ce fameux manuel russe). J’ai également été acceptée pour participer à un stage de mathématiques junior à Cachan. C’est à ce moment-là que s’est éveillé en moi un vrai intérêt pour cet univers. Pas vraiment pour la résolution de problèmes proprement dite, mais surtout pour les parties de loup-garou, les jeux de cartes, et pour les batailles de polochons. J’ai vraiment beaucoup aimé l’atmosphère et les gens que j’ai rencontrés lors du stage. J’ai donc eu envie de revenir, et pour cela il fallait passer des tests… Peu à peu, j’ai adoré la résolution de problèmes en elle-même : le fait de réfléchir, d’avoir la sensation d’être près de la solution et la satisfaction lorsqu’on a finalement résolu l’exercice. Tout cela n’arrive pas tout de suite ; il faut, comme en musique, un peu d’expérience pour pouvoir s’amuser.

Irina : À peu près en 5ème année2, j’ai eu de bons résultats aux olympiades de Kirov, ma ville natale, et mes professeurs l’ont remarqué, ils ont joué un rôle énorme. J’ai commencé à aller au Centre d’Éducation Complémentaire des Enfants Doués3 de Kirov et aux cours de la préparation olympique en mathématiques. Là-bas, mon intérêt a commencé à se développer, mais c’est bien plus tard que j’ai appris à aimer les mathématiques : quand j’ai commencé à étudier et à m’entraîner beaucoup de mon côté.

Quelle place les mathématiques occupent-elles dans votre vie quotidienne ?

Anna : Comme le trajet depuis Mulhouse jusqu’à mon lycée à Fribourg dure plus d’une heure, je profite du temps que je passe dans le bus pour résoudre des exercices. À part ça, quelquefois pendant les cours, je réfléchis sur des problèmes de mathématiques en cachant mes brouillons sous les cahiers. Je n’ai pas autant de temps que je voudrais pour faire des mathématiques. Je partage mon temps libre entre les mathématiques, la musique et d’autres activités. Je dois avouer que j’ai encore une longue liste de choses que je voudrais faire, pour lesquelles je n’ai pas de temps. Néanmoins, j’essaye de profiter des vacances pour progresser, et j’ai le sentiment que d’autres occupations m’aident aussi dans les mathématiques.

Irina : Je fais des mathématiques autant que possible !

Qu’est-ce que vous aimez exactement en mathématiques ?

Anna : C’est difficile à décrire. Même si cela semble étrange, les maths ressemblent pour moi beaucoup à un jeu vidéo. Au-delà du plaisir qu’on ressent quand on réfléchit, il y a comme un intérêt qui apparaît, qui fait qu’on ne peut pas lâcher le problème qu’on a commencé. Le plaisir vient aussi de la satisfaction qu’on éprouve lorsqu’on réussit un problème, de l’envie d’en commencer un nouveau, et du sentiment qu’on a de progresser.

Pouvoir faire partie d’un stage, ou même d’une compétition avec d’autres matheux, ajoute évidemment beaucoup de charme à l’activité. Par les mathématiques, j’obtiens quelque chose que d’autres obtiennent en pratiquant sérieusement un sport : des T-shirts, des amis qui partagent la même passion, des compétitions, un moyen de s’identifier...

J’ai beaucoup d’affinités pour la géométrie, probablement parce que c’est le premier type de problème mathématique avec lequel j’ai eu affaire, mais aussi parce qu’elle me procure une joie visuelle. Elle me semble beaucoup plus intuitive que l’algèbre, qui m’apparaît (peut-être par manque d’expérience) comme une forêt sombre et dense, dans laquelle seul le hasard peut permettre de tomber sur le bon chemin...

Irina : C’est la géométrie que j’aime le plus. En revanche, je trouve les problèmes combinatoires particulièrement difficiles, même si parfois, je les aime et ils me semblent beaux.

Comment est-ce que vous vous êtes préparées ?

Anna : À part les envois d’Animath, et les problèmes sur le formidable site belge Mathraining, je résolvais des annales des EGMO des années passées : un peu durant les semaines de cours, mais surtout de manière intensive pendant les deux semaines de vacances avant la compétition.

Irina : Pour ces olympiades, je me suis préparée seule. Une semaine avant, je travaillais sur les problèmes des années passées.

Qu’est-ce que vous avez aimé à l’EGMO 2018 ? Connaissiez-vous déjà les autres candidates ?

Anna : Le cadre de la compétition est sublime, je pourrais en parler longtemps. J’ai beaucoup apprécié l’enthousiasme des organisateurs, l’ambiance joyeuse des cérémonies d’ouverture et de remise des prix, l’ampleur de cette grande compétition, ainsi que toutes ces rencontres avec des filles de tous les pays du monde. Je connaissais une fille de mon équipe depuis déjà un an, et j’ai fait la connaissance des deux autres lors du stage d’hiver. J’ai surtout appris à les connaître lors de la compétition.

Irina : J’ai aimé la ville, les gens, et certains problèmes. Ce que je n’ai pas aimé ? Probablement rien. Je connaissais Diana et Elina depuis longtemps grâce à l’École d’Été Multidisciplinaire organisée à Kirov. J’ai rencontré Isabella dans un camp mathématique d’été.

Est-ce que quelque chose a changé dans votre vie après avoir participé à l’EGMO 2018 ?

Anna : J’ai enfin T-shirt en rapport avec les maths à ma taille ! Sérieusement, j’ai une meilleure confiance en moi et j’ai vécu une belle aventure (que je pourrai un jour raconter à mes petits-enfants...). Je rêve de pouvoir revivre une telle expérience.

Que pensez-vous du fait d’organiser des olympiades « seulement pour les filles » ?

Anna : Quand j’ai commencé, j’ai été surprise, voire un peu indignée, d’apprendre que les filles bénéficient d’un barème spécial pour être admises dans la préparation, les stages, etc... Cela me paraissait absurde. Néanmoins, le côté pratique des choses s’est vite imposé à mon esprit et cela fait bien longtemps que je ne me plains plus : c’est un moyen formidable d’encourager les filles à faire plus de maths. C’est très motivant d’avoir des compétitions de niveaux différents pour pouvoir faire participer le plus de monde possible.

Irina : La démarche est plutôt étrange, mais je conseille aux autres filles intéressées par les mathématiques de se préparer et de participer aux EGMO, c’est l’occasion de voir d’autres pays et de travailler ce qu’on aime.

En ce moment, avez-vous l’impression qu’être une fille en mathématiques est difficile ? Ressentez-vous une pression sur vous parce que vous êtes des filles qui étudient les mathématiques ?

Anna : Absolument pas. Je ne sais pas si c’est le cas lorsqu’on étudie les mathématiques à l’université ou lorsqu’on en fait son métier, mais je n’ai jamais ressenti de pression à ce sujet. J’y trouve même un certain charme... Faire ce que la majorité des autres filles font peu, voilà un bon moyen de combler son désir d’adolescente un peu rebelle. De plus, les stages me permettent d’entrer en contact avec d’autres filles qui aiment les mathématiques, je ne me sens pas seule.

Irina : S’il y en a, alors je ne le ressens pas. Je suis très heureuse de participer aux olympiades, parce que j’aime cette atmosphère et les autres candidates. Il me semble que peu de filles choisissent d’elles-mêmes les mathématiques. D’un autre côté, peu de parents encouragent leurs filles à candidater aux cours de la préparation olympique.

Participez-vous à d’autres activités mathématiques ?

Anna : Je prends part à différents concours de mathématique allemands, comme le Bundeswettbewerb et le Landeswettbewerb. Je participe aussi aux stages du club de mathématiques discrètes de Lyon. Cette année, j’ai aussi profité de ma binationalité pour participer à des olympiades russes sur Internet. Bref, j’exploite mon cosmopolitisme autant que je peux !

Irina : J’ai participé à plusieurs olympiades, écoles d’été et tournois mathématiques. J’ai peur de ne pas pouvoir tous les citer, mais en voici quelques-uns :

En Russie :

A l’international :

Il y a aussi le centre « Sirius »6 qui, pendant toute l’année, invite les élèves de toutes les régions de la Russie, les unes après les autres. J’y suis déjà allée sept fois.

Quelle est votre attitude générale vis-à-vis des olympiades en mathématiques en France / Russie ?

Anna : La présence d’une préparation mathématique est déjà un grand avantage en soi. À l’EGMO 2018, les filles de mon équipe et moi avons eu l’occasion de parler avec les filles d’autres nationalités, et nous avons découvert que dans de nombreux pays européens il n’y a pas de préparation du tout. Juste des olympiades nationales qui permettent de sélectionner pour les compétitions internationales. En France, il y a la possibilité de faire chaque mois des problèmes par correspondance, plusieurs stages sont organisés durant l’année, il y a plusieurs clubs de mathématiques...

L’organisation de la préparation olympique française est très démocratique et transparente. Le fait qu’on n’ait pas besoin de passer par l’école est un grand atout. En Allemagne, par exemple, il faut être recommandé par son lycée ou collège pour pouvoir entrer dans une préparation. Or certains lycées ne sont pas assez proches de leurs élèves pour déceler un intérêt. Un autre avantage de la préparation française est la présence de tous les sujets et polycopiés sur internet. Tout est ouvert, chacun a sa chance. Malheureusement, peu de personnes ont connaissance de ces ressources ou même d’Animath. Il faut vraiment savoir ce qu’on cherche si l’on veut trouver Animath sur internet.

Je pense que l’impopularité de la discipline vient aussi du fait que les mathématiques plus astucieuses ne sont pas du tout ou peu valorisées dans les lycées. Dans la plupart des cas, en classe, il s’agit d’appliquer des algorithmes déjà existants, apprendre des notions ou faire de longs calculs barbares. Il est difficile, pour quelqu’un qui ne connaît que ces mathématiques-là, de s’imaginer comment on peut trouver un intérêt ou une motivation à faire des maths en dehors de l’école. Je suis la seule à suivre la préparation dans mon lycée, et tout le monde est choqué lorsqu’ils apprennent que j’ai passé volontairement 4 heures pour résoudre des problèmes de mathématiques. Si les professeurs donnaient quelquefois des exercices un peu plus compliqués, demandant plus de réflexion, les élèves se représenteraient mieux la beauté de cette discipline et il y aurait plus d’intéressés. Un système de tournois, d’abord régional, puis national permettrait peut-être de rendre l’activité plus attractive.

Il faut remarquer qu’il est très difficile, même si on est sélectionné, de suivre les correspondances et les cours de l’OFM quand on n’a aucune expérience préalable, pas de clubs de mathématique à côté et personne pour nous aider. La première année, je me souviens d’avoir été complètement noyée par la quantité d’exercices. Les stages sont un véritable moyen de s’habituer aux nouvelles notions et progresser. Surtout au début, je pense qu’il est important d’avoir des cours pour entrer dans l’esprit et acquérir des bases.

Irina : Le développement des olympiades est toujours possible, mais c’est déjà assez bien développé en Russie.

 

Les élèves de toute la France / Russie qui aiment les mathématiques se voient-ils régulièrement aux olympiades, aux écoles d’été et aux tournois mathématiques ?

Anna : Animath m’a permis de me faire des amis que je chéris beaucoup et avec lesquels j’espère pouvoir rester en contact toute ma vie, peut-être en travaillant ensemble dans un domaine scientifique... Nous nous revoyons une à deux fois dans l’année, lors des stages. J’y rencontre chaque fois des gens nouveaux aussi.

Irina : Pour la Russie, c’est tout à fait vrai. Dès notre plus jeune âge, nous voyageons partout en Russie. Les élèves s’en vont et viennent, mais le cœur reste. J’adore les olympiades, je vis de l’une à l’autre, je travaille beaucoup entre elles.



Nous remercions les filles pour le temps consacré à cet interview et nous leur souhaitons bonne chance dans la poursuite de leurs études !

(٭) Propos recueillis par Cécile Gachet et Alexandra Vinogradova, membres du groupe CM-ENS Paris.



1
Voir L. Yu. Chernysheva, V. V. Firsov et S. A. Teljakovskii, « L’enseignement de la géométrie en Union soviétique », dans Etudes sur l’enseignement des mathématiques : L’enseignement de la géométrie, Vol. 5, préparé sous la direction de Robert Morris, coll. « L’enseignement des sciences fondamentales », Paris, L’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture, p. 101-111.
2
La première année du collège dans le système scolaire russe qui compte 11 ans.
3
Le Centre a été créé en 1991, ce qui en fait le premier centre de ce genre en Russie.
4
Igor Sharygin (1937-2004) est un mathématicien et géomètre russe.
5
Deux équipes résolvent des problèmes proposés par le jury pendant un temps imparti, il y a ensuite une « joute » mathématique, reposant sur une discussion critique, de la part d’une équipe, de la solution proposée par l’autre équipe.
6
Le centre éducatif « Sirius » de la ville de Sotchi est créé sur la base de l’infrastructure olympique en 2014. Son objectif est la recherche, le développement et le soutien professionnel des enfants doués qui ont montré des capacités exceptionnelles dans le domaine des arts, du sport et des sciences. Le voyage et le séjour au Centre pour les enfants est gratuit.